Stephan Zweig, Amerigo,extraits

 

AMERIGO

 

p40 Nouveau Monde

Le premier hasard, qui est en même temps la première erreur, vient bientôt au secours de ces trentedeux pages insignifiantes. Un imprimeur italien astucieux avait deviné dès 1504 que l'époque était favorable à la publication des récits de voyages sous forme de recueils. Le Vénitien Albertino Vercellese est le premier à réunir en un petit volume tous les récits de ce genre qui lui tombent sous la main. Ce Libretto de tutta la navigazione del Rè de Spagna e terrent novamente trovati, qui rassemble des textes relatifs aux voyages de Cadamosto, Vasco de Gama et à la première expédition de Colomb, se vend si bien qu'un imprimeur de Vicence se décide en 1507 à éditer une anthologie plus importante (126 pages) — sous la direction de Zorzi et Montalbodo —, qui regroupe les expéditions portugaises de Cadamosto, Vasco de Gama, Cabrai, les trois premiers voyages de Colomb et le Mundus Novus de Vespucci. La fatalité veut qu'il ne trouve pas de meilleur titre que Mondo novo e paesi nuovamente retrovati da Alberico Vesputio florentino (Nouveau monde et terres récemment découvertes par le Florentin Alberico Vespucci). C'est ici que commence la grande comédie des méprises. Car ce titre est dangereusement ambigu. Il incite à croire que les nouvelles terres ont non seulement été baptisées « Nouveau Monde » par Vespucci, mais aussi que ce nouveau monde a été découvert par lui ; celui qui ne jette qu'un regard rapide sur la page de titre tombe inévitablement dans cette erreur. Et ce livre, objet de plusieurs réimpressions, passe entre des milliers de mains et porte toujours plus loin la fausse nouvelle selon laquelle Vespucci est le découvreur des nouvelles terres.

 

p  44 St Dié

A St Dié avait été édité un livre qui avait influé sur la découverte de l'Amérique : en effet, c'est à SaintDié que l'évêque d'Ailly avait composé Imago Mundi, cette œuvre qui, en même temps que la lettre de Toscanelli, avait déterminé Colomb à essayer d'atteindre l'Inde par l'ouest ; jusqu'à sa mort, l'Amiral transporta avec lui ce livre qui lui servait de guide dans toutes ses courses et son exemplaire personnel, qui a été conservé, montre d'innombrables annotations en marge écrites de sa main.
Ainsi ne peuton nier un certain rapport précolombien entre l'Amérique et SaintDié.
Mais c'est seulement sous le gouvernement du duc René que se produit cet incident singulier — ou cette erreur — auquel l'Amérique doit son nom, pour les siècles des siècles. Sous le protectorat de René II, et vraisemblablement aussi grâce à son soutien matériel, quelques humanistes de la minuscule ville de SaintDié se rassemblent en un collège qui s'intitule Gymnasium Vosgianum et se donne pour but d'enseigner la science ou de la diffuser en imprimant des livres de valeur Cette académie miniature réunit des laïcs et des ecclésiastiques décidés à une coopération culturelle ; mais on n'aurait probablement jamais entendu parler de leurs discussions d'érudits si, vers 1507, un imprimeur du nom de Gauthier Lud n'avait décidé d'installer là une presse et d'imprimer des livres. Le lieu était bien choisi, car dans cette ite académie Gauthier Lud avait sous la main les meilleurs éditeurs, traducteurs, correcteurs et illustrateurs ; par ailleurs, Strasbourg n'est pas loin, avec son université et ses assistants de qualité ; et comme le généreux duc et protecteur offre son soutien, on peut très bien, dans cette petite ville paisible et à l'écart du monde, se risquer à publier une œuvre assez importante.
Mais laquelle ? La curiosité de l'époque se porte sur la géographie, depuis que de nouvelles découvertes viennent enrichir d'année en année la connaissance que l'on a du monde. Il n'existait jusquelà qu'un seul livre classique dans ce domaine, la Cosmographia de Ptolémée qui, avec ses explications et ses cartes, passait depuis des siècles aux yeux des érudits européens pour un ouvrage complet et inégalable. Grâce à une traduction en langue latine, il était devenu depuis 1475 une sorte de codex général de la géographie, accessible et indispensable à tous les gens cultivés.

p48 René de Lorraine

. Au lieu de dire tout simplement la vérité, à savoir qu'ils se contentent de traduire de l'italien en latin la Lettera, les récits des quatre voyages de Vespucci, sous la forme où ils ont paru à Florence, les humanistes de SaintDié inventent une histoire romantique, à la fois pour donner plus de prestige à leur publication et pour honorer tout particulièrement aux yeux du monde leur mécène, le duc René. Ils font croire au public qu'Americus Vesputius, le découvreur du Nouveau Monde, ce géographe de grande renommée, est un ami personnel et un admirateur de leur duc, que c'est à ce dernier, en Lorraine, qu'il a adressé directement sa Lettera, et que l'édition qu'ils en proposent est la première. Quel honneur pour leur duc ! Un homme si célèbre, le plus grand érudit de son époque, envoie le récit de ses voyages non seulement au roi d'Espagne, mais aussi à ce roitelet ! Afin d'étayer cette pieuse fiction, la dédicace à la Magnificenza italienne est remplacée par une autre, à L'illustrissimus rex Renatus ; et pour effacer autant que possible tout ce qui pourrait révéler qu'il ne s'agit là que d'une simple traduction d'un original italien déjà imprimé, une note précise que Vespucci a envoyé son oeuvre en langue française et que c'est l'insignis poeta Johannes Basinus (Jean Basin) qui l'a « traduite du français dans un  latin élégant.

…Jusqu'à l'époque la plus récente), on considère effectivement que ces quatre récits de voyages sont adressés au duc de Lorraine ; toute la gloire et toute l'infamie de Vespucci s'édifient sur la base de ce seul livre, imprimé à son insu au fin fond des Vosges. Mais ce sont là les dessous de l'affaire, et les contemporains ignorent tout de ces stratagèmes commerciaux. Les libraires, les érudits, les princes et les marchands voient quant à eux paraître un beau jour, le 25 avril 1507, à la ???


p 66,67,68 Evolution générale

Christoph Colomb reconnaît luimême, repentant : « J'avais dit que j'avais foulé les plus riches royaumes. Je parlais d'or, de perles, de pierres précieuses et d'épices, et comme tout cela tardait à apparaître. je tombai dans l'opprobre. » Vers 1500, Christophe Colomb est en Espagne un homme et à sa mort, en 1506, on l'a presque oublié. Les décennies suivantes non plus ne se souviennent guère de lui : c'est une époque où tout va très vite. Chaque année apporte de nouveaux exploits, de nouvelles découvertes, nouveaux noms, de nouveaux triomphes et, dans une période comme cellelà, ce qui a été réalisé la veille est dépassé le lendemain. Les bateaux de Vasco de Gama et de Cabrai reviennent d'Inde ; ils ne rapportent pas des esclaves nus et de vagues promesses mais toutes les richesses de l'Orient ; le roi Manuel el Afortunado devient, grâce à ce butin de Calicut et de Malacca, le souverain le plus riche d'Europe. Le Brésil est découvert, Nunez de Balboa aperçoit pour la première fois l'océan Pacifique depuis les hauteurs de Panama. Cortez conquiert le Mexique ; Pizarre, le Pérou : enfin, de l'or véritable afflue dans la chambre au trésor. Magellan contourne l'Amérique à la voile et, au terme d'un voyage de trois ans — le plus fantastique exploit de marin de tous les temps —, son vaisseau amiral le Victoria revient à Séville en ayant fait le tour du globe. En 1545, les mines d'argent de Potosi sont
mises en exploitation ; année après année les flottes reviennent en Europe lourdement chargées. Toutes les mers sont traversées, en un demisiècle on a fait en bateau le tour de toutes les terres du globe, ou presque : que signifie un individu et ses actes dans cette épopée homérique ? Les livres qui dépeignent sa vie, expliquent ses prévisions isolées, n'ont pas encore paru ; le voyage de Colomb n'est bientôt plus considéré que comme une réalisation parmi toutes celles de cette cohorte glorieuse de nouveaux Argonautes, et comme c'est lui qui a apporté les plus petits bénéfices matériels, il est méconnu et oublié par un siècle qui, comme tous les autres, pense à sa propre échelle et non pas à celle de l'Histoire.

p 72 Bartolomé de las Casas

Une protestation décisive ne peut, il est vrai, venir que de quelqu'un qui ne se fonde pas, comme Servet à Lyon, sur des livres et des informations incertaines, mais qui ait accès à une connaissance véritable des événements historiques réels. Et ce sera une voix autorisée qui s'élèvera contre l'excès de gloire de Vespucci, une voix à laquelle durent se soumettre les empereurs et les rois et dont la parole délivra des millions de gens tourmentés et torturés : celle de l'illustre évêque Las Casas, qui a révélé les atrocités commises à l'encontre des indigènes par les conquistadores avec une force si suggestive qu'aujourd'hui encore on ne peut que frémir en lisant ses rapports. Las Casas, qui atteignit l'âge de quatrevingtdix ans, a été le témoin oculaire de toute la période des découvertes, et son amour de la vérité, son impartialité sacerdotale en font un témoin dont il n'y a pas lieu de douter : sa grande histoire de l'Amérique, Historia General de las Indias, dont il entama la rédaction en 1559, dans sa quatrevingtcinquième année, au monastère de Valladolid, peut être considérée aujourd'hui encore comme la pierre angulaire de l'historiographie de cette période. Né en 1474, il s'était installé à Hispaniola (Haïti) en 1502, c'estàdire encore du temps de Colomb, et il avait passé à peu près toute sa vie dans le Nouveau Monde, jusqu'à l'âge de soixantedouze ans, d'abord comme prêtre, puis comme évêque, tout en effectuant de fréquents voyages en Espagne ; personne n'était donc mieux placé et plus qualifié que lui pour formuler un jugement pertinent et valable sur les événements de ce siècle de découvertes.

p 20 COLOMB

1492. Et pourtant si ! Quelqu'un a devancé le Portugal. Il s'est produit une chose incroyable. Un certain Colon, ou Colom, ou Colombo — Christophorus quidam Colonus vir Ligurus, comme le rapporte Pedro Martir —, « un homme complètement inconnu », una persona que ninguna persona conoccia, déclare tel autre, s'est risqué, sous pavillon espagnol, à traverser le vaste océan à l'ouest, au lieu de faire route vers l'est, pardelà l'Afrique, et — prodige inouï ! — il affirme avoir atteint l'Inde par ce brevissimo cammino. Il n'a certes pas rencontré le Kubla Khan de Marco Polo mais, si on l'en croit, il a d'abord été sur l'île de Cipangu (Japon), puis il a accosté à Mangi (en Chine). Encore quelques jours de voyage et il aurait atteint le Gange.
L'Europe s'émerveille car Colomb rapporte de son expédition des Indiens à la peau curieusement rougeâtre, des perroquets, des animaux étranges et des récits fabuleux où il est question d'or. Bizarre, bizarre — ainsi le globe terrestre est donc plus petit qu'on l'avait cru et Toscanelli a dit vrai. Il suffit de faire route trois semaines vers l'ouest à partir de l'Espagne ou du Portugal, et l'on est en Chine ou au Japon, à proximité des îles aux épices ; quelle sottise de perdre six mois à contourner l'Afrique, comme le font les Portugais, quand l'Inde avec tous ses trésors se trouve si près, aux portes de l'Espagne. Il faut donc en premier lieu que l'Espagne se garantisse, par une bulle papale, l'exclusivité de cet itinéraire par l'ouest et de toutes les terres découvertes dans cette direction.
1493. Colomb, qui n'est plus cette fois un quelconque quidam mais amiral de Sa Majesté royale et viceroi des provinces nouvellement découvertes, part pour la deuxième fois vers l'Inde. Il a sur lui des lettres de sa reine adressées au Grand Khan, qu'il espère bien cette fois rencontrer en Chine ; mille cinq cents personnes l'accompagnent, guerriers, matelots, colons et même des musiciens « pour divertir les indigènes », et il emporte aussi des caisses abondamment garnies de fer, destinées à contenir l'or et les pierres précieuses qu'il compte rapporter de Cipangu et de Calicut.

1497. Un autre navigateur, parti d'Angleterre, Sébastien Cabot, a traversé l'océan. Et, curieusement, lui aussi a atteint une terre. Estce l'ancien « Vinland » des Vikings ? Estce la Chine ? Il est merveilleux en tout cas de constater que l'océan, mare tenebroso, est dompté et doit à présent livrer un à un ses secrets aux audacieux.
1499.  Jubilation au Portugal, sensation en Europe ! Vasco de Gama est revenu d'Inde en franchissant le dangereux cap. Il a pris l'autre chemin, le plus long, le plus difficile, mais il a accosté à Cahcut, chez les Zamorin à la richesse légendaire, et non plus seulement, comme Colomb, sur de petites îles ou sur une terre lointaine et reculée : il a vu le cœur de l'Inde et sa chambre au trésor Déjà on s'équipe en vue d'une nouvelle expédition sous la direc tion de Cabrai. L'Inde est à présent l'enjeu d'une course de vitesse entre l'Espagne et le Portugal. 1500.     Nouvel événement. En voulant contourner l'Afrique, Cabral a dévié de sa route, il est allé trop loin vers l'ouest et il a lui aussi buté sur une terre, au sud, comme Cabot au nord. Estce l'île d'Antilla, la légendaire Antille des anciennes cartes ? Estce encore une fois l'Inde ?



44


45


 

 

 

 

 

liens