Thierry Machuel met la parole des détenus en musique



Dimanche, le festival de l'abbaye de Clairvaux, en Champagne-Ardennes, proposait un concert de musique vocale, composée à partir de paroles de détenus. Ceux-là mêmes qui sont incarcérés derrière les murs de l'abbaye.
Les paroles de détenus arrivent parfois sur la table d’une maison d’édition. Rarement dans les oreilles d’un compositeur de musique.
Thierry Machuel a passé deux années à écouter des détenus de la centrale de détention de Clairvaux, lieu carcéral historique niché dans la verdure de Champagne-Ardennes et mitoyen d’une abbaye où se déroule chaque année, à la fin de septembre, un festival de musique classique appelé "Ombres et Lumières".
"J’aime travailler sur des textes durs, âpres, explique le compositeur. On aurait pu reprendre des écrits de prisonniers déjà publiés, mais ils n’étaient pas assez homogènes. Et j’aime rencontrer les auteurs."
Aux côtés d’Anne-Marie Sallé, responsable artistique du festival, Thierry Machuel a animé des ateliers d’écriture dans le centre de détention. Un réalisateur, Julien Sallé, a assisté aux rencontres. Et tourné un documentaire.

Au départ, c’est la valse-hésitation. "J’ai expliqué ma démarche musicale, qui est de respecter au plus près la parole et le vécu des personnes.
Ma technique de composition évite le suraigu [notes très aiguës et difficiles à émettre en respectant la prononciation des mots, ndlr] ou le contrepoint [la superposition des lignes mélodiques, ndlr], qui brouillent la compréhension du texte."
Certains détenus n’adhèrent pas à la démarche, d’autres changent d’établissement carcéral.
Quand enfin viennent les chanteurs, qui, partitions en main, révèlent aux détenus la richesse poétique de leurs écrits. "Ça les a surpris, ça a été un choc. Ils ne savaient pas très bien au début où on voulait en venir", se souvient Anne-Marie Sallé. "C’était, pour la plupart, la première fois qu’ils entendaient des voix travaillées, des voix lyriques, poursuit Thierry Machuel. Ça les a bouleversés. Ils ont dit : ‘C’est notre opéra !’"
L’année suivante, en 2009, l’atelier d’écriture attire une dizaine de détenus.
  
Ces hommes, incarcérés pour des peines lourdes, réduits à l’isolement durant de longues années, découvrent que leur parole peut toucher des centaines de festivaliers, venus écouter ces "Nocturnes de Clairvaux" à quelques mètres d’eux, de l’autre côté des murs de leur cellule, dans l’enceinte de l’abbaye. Sans eux, puisqu'ils n’ont pas droit d’assister au concert. Une retransmission du festival, concoctée par Julien Sallé, est projetée dans les couloirs du centre de détention quelques semaines plus tard. 
Une photographie sonore de l’individu

"Nocturnes de Clairvaux", "Paroles contre l’oubli", les compositions de Thierry Machuel issues de ces ateliers d’écriture en milieu carcéral, résultent d’un long intérêt pour la rythmique des mots, la complainte poétique et sa retranscription en chant. "Je fais, en quelques sortes, une photographie sonore de l’individu qui lit son texte et je cherche à représenter musicalement ce qu’ils donnent à voir d’eux : le registre de leur voix, le rythme de leur lecture, leur regard, leurs intentions." Thierry Machuel prend le temps d’écouter les histoires de ces hommes. Il enregistre tout. Et il réécoute, chez lui. "Je veux éviter de plaquer mon propre vécu sur leurs écrits, et je cherche à me mettre à la place du transmetteur."

Ce travail inédit avec des détenus lui a inspiré des ateliers similaires avec les moines cisterciens de l’abbaye de Clairvaux, également appelés à écrire sur le thème de l’angoisse de la nuit. Les "Nocturnes de Clairvaux" sont désormais un cycle complet, mêlant la parole d’enfermements voulus et subis. "Clairvaux a été un déclencheur pour moi, confie Thierry Machuel, enthousiaste. J’ai dû être aussi sincère qu’eux l’étaient, ils m’ont beaucoup appris." Le compositeur veut renouveler l'expérience, celle de recueillir le témoignage de communautés isolées et de les retranscrire musicalement, en partant sur l’île de Palawan, dans l’archipel des Philippines, aux côtés de l’anthropologue Nicole Revel.
  
La musique classique se pique parfois de social, mais dépasse rarement les concerts de charité. Le patient travail de Thierry Machuel et des détenus donne naissance à une œuvre marquante, qui renverse les préjugés de ceux qui sont "à l’intérieur" comme de ceux qui sont "à l’extérieur", comme on dit dans le jargon carcéral.                                                        

 

http://www.france24.com/fr/20090927-thierry-machuel-met-parole-detenus-musique-