TUTU : la Genese


TUTU l'album


Enregistrement : février 1986 aux Capitol Recordings Studios de Los Angeles, mars 1986 au Clinton Recordings Studios de New York.
Ingénieurs du son : Erik Zobler. Peter Doell, Eric Calvi. Producteurs : Tommy LiPuma et Marcus Miller* (plus George Duke*). Publication : automne 1986. Label : Warner Bros*. « Tutu »*, « Tomaas », « Portia »*, « Splatch », « Backyard Ritual »*, « Perfect Way »*, « Don't Lose Your Mind », « Full Nelson »*. Miles Davis (tp), Marcus Miller* (arrt, ss, bel, elg, synth, elb, dm), Michal Urbaniak (el vin), Adam Holzman* (synth), George Duke* (clav, samples), Bernard Wright (synth), Omar Hakim (dm), Steve Reld, Paulinho Da Costa (perc).


Outre Tommy LiPuma, trois musiciens sont à l'origine de Tutu, tous trois sous contrat chez Warner Bros. De l'album Ruhherband*, seule une cassette envoyée par Prince* (« Can I Play with U »*) avait retenu l'attention de LiPuma qui cherchait un musicien producteur pour reprendre la situation en main. Après avoir essuyé un refus de Lyle Mays alors trop investi auprès de Pat Metheny, la production se tourne vers Marcus Miller* et lui envoie un nouveau morceau mis en chantier par Miles : « Backyard Ritual » de George Duke*, une simple maquette avec des sons provisoires sur laquelle Miles a l'intention de poser directement sa trompette. Cette manière de faire indique la direction que va prendre l'enregistrement du nouvel album. Marcus Miller commence à composer de la musique à New York à partir de claviers et de machines à rythme, avec l'aide du programmateur Jason Miles*. Arrivé à Los Angeles avec les maquettes, il découvre qu'aucun musicien n'est présent et qu'on attend de lui de réengistrer toutes les parties par lui-même, ce qu'il fait grâce au travail préalable réalisé à New York sur des machines et en s'appuyant sur ses compétences de multi-instrumentiste : guitare évidemment, mais aussi claviers, clarinette basse, saxophone et batterie. Il enregistre ainsi seul « Full Nelson »* et « Perfect Way »*, se faisant aider par Omar Hakim et Bernard Wright sur « Tomaas », par Paulinho Da Costa et/ou Steve Reid sur « autres titres, par Adam Holzman* sur « Tutu »*, « Splatch » et « Portia »*. Sur « Don't Lose Your Mind » est invité le violoniste polonais Michal Urbaniak dont le vocoder a séduit Miles. La majorité des titres sont de Marcus Miller, mais « Tomaas » (hommage à Tommy LiPuma) est composé en mars, lors de la seconde série de séances à New York, à partir d'idées données par Miles. « Perfect Way » est emprunté au goupe pop Scritti Politti* sans grande modification de l'arrangement original. « Tutu »*, véritable tube en puissance, donne à l'album son titre et son morceau d'ouverture. S'il surprend voire déplaît à certains, Tutu intrigue au moins ces derniers, car le projet est tout sauf banal, avec une cohérence esthétique qui fait défaut à You're UnderArrest*, une créativité orchestrale indéniable et une qualité inédite des timbres et des rythmes synthétiques, de grandes mélodies et un titre phare, « Portia »* évocateur des climats hispanisants de Sketches ofSpain*, qui élève l'ensemble de l'album au niveau des grandes réalisations orchestrales de Gil Evans. D'un autre point de vue, on peut déplorer de voir Miles devenir le spectateur quelque peu passif d'un disque entièrement conçu par Marcus Miller sous le contrôle de Tommy LiPuma. En une de la pochette (il s'agit encore de vinyle), le visage d'ébène de Miles surgit de l'obscurité comme un masque africain sous une lumière rasante, cliché tiré d'une séance photo d'Irving Penn restée célèbre, avec pour seule mention « Miles Davis Tutu » sur un sticker rouge vertical.

Au dos un autre cliché de la même séance de Miles, la tête dans les mains, les doigts lui bridant les yeux clos, la bouche arrondie comme pour siffloter une mélodie surgie du fond de sa conscience. Sur la pochette intérieure, un gros plan de la main de Miles Davis dans une étrange position qui lui donne une allure de branchage desséché. En 2011, une réédition du 25' anniversaire reprendra les mêmes visuels avec un emballage modifié comprenant en bonus le premier des quatre concerts donnés à Nice en 1986 les 13,15,16 et 20 juillet.

 

«TUTU » (Marcus Miller) Dédié à l'archevêque noir sud-africain Desmond Tutu, prix Nobel de la Paix 1984, « Tutu » fait suite à la participation de Miles à Sun City*, manifeste collectif anti-apartheid. C'est le premier morceau qui vient à l'idée de Marcus Miller* après avoir été invité à travailler pour Miles. Il imagine alors de le faire enregistrer par l'orchestre de Miles en prévoyant de broder avec sa guitare basse autour de la ligne de basse principale, ce qu'il fait lorsqu'il apprend qu'il doit enregistrer le morceau seul, mais autour d'une ligne faite de voix samplées. La rythmique électronique s'inspire de la Nouvelle-Orléans et il y ajoute des éléments de vraie batterie pour rendre le rythme plus vivant. La mélodie mêle le soprano du bassiste-arrangeur au synthétiseur. Lorsque l'arrangement est sur bande, Miles enregistre sa partie en deux prises, sous la direction de Miller qui lui indique de la main quand jouer et quand s'arrêter. La première prise est retenue presque intégralement à l'exception de quelques phrases de la seconde Et Paulinho Da Costa ajoute quelques percussions pour donner une impression d'interaction avec la trompette. C'est ainsi que naît l'une des plus belles compositions de cette fin de siècle se déployant sur une marche orchestrale majestueuse qui reste l'un des moment fort des concerts de Miles jusqu'à la fin. Lorsque Cassandra WILSON reprend « Tutu » sous le titre « Résurrection Blues (Tutu) » pour son album Traveling Miles, elle rappelle que « tutu » signifie « cool »* en yoruba.



 

 


extrait du livre "Miles de A à Z " de Bergerot