RAMEAU : SUITES POUR CLAVECIN, contenus

La première œuvre écrite par Rameau fut confiée au clavecin, sous la forme d'un recueil de dix pièces publié à Paris en 1706, et accompagné d'une petite table d'ornements. Rameau, alors âgé de vingt-trois ans, a quitté Clermont, dont il tenait les orgues de la cathédrale, pour s'installer à Paris à la recherche de poste d'organiste et pour mieux entendre le maître qu'il admirait tant : Louis Marchand. Dans ce premier recueil, Rameau reste attaché au modèle de la suite de danses, tout en étant tributaire du style de Marchand et d'Anglebert. Cependant, de nombreuses innovations dévoilent un style personnel qui apparaîtra de manière décisive dans les ouvrages suivants.

Prélude
Le Prélude qui ouvre ce recueil est un hommage direct à Louis Marchand puisqu'il débute par une partie non mesurée, sous forme d'une magnifique improvisation, dans laquelle résonnent les accords de 7e, 9e et 11e, suivie d'une gigue à l'italienne truffée de dissonances.

1ère et 2e Allemande
Deux Allemandes viennent ensuite : la première adopte une allure noble et grave avec des longues phrases de doubles-croches, dans le style de d'Anglebert, claveciniste réputé dont le premier ouvrage imprimé comportait déjà une table d'ornements indiquant la manière de les exécuter ; la seconde reprend la même ligne mélodique avec plus de légèreté.

Courante
La Courante reste très proche de la 2e Courante de la Suite en ré mineur de Marchand, non seulement à cause de l'accord de quinte au début du morceau, mais également dans le choix de l'allure et la tessiture.

Gigue
La Gigue, qui est décrite par Cuthbert Girdlestone, biographe de Rameau, comme sautillante et « contrapuntale », adopte une coupe binaire avec les mêmes imitations aux deux mains. Elle est dotée d'un développement et d'une densité surprenants pour l'époque.

1ère et 2e Sarabande
Dans les deux Sarabandes, Rameau s'éloigne de l'architecture dévolue à ce style de danse en transformant la première en un air tendre, sans appui sur le deuxième temps, enchaînée à la seconde, qui l'imite dans le mode majeur.

Vénitienne
La Vénitienne, avec son rythme balancé, est certainement un souvenir de l'opéra homonyme de Michel de la Barre (1705). Avec cette pièce, Rameau utilise pour la première fois la forme du rondeau.

Gavotte
La Gavotte à trois voix, empruntée à Louis Marchand, d'aspect énergique, occupe tout l'espace du clavier. Rameau y démontre sa parfaite maîtrise de la variation, comme en témoigne le dernier refrain de la pièce.

Menuet
Le Menuet qui termine ce livre, d'une manière élégante et simple, invite l'interprète à le compléter par des variations improvisées dans l'esprit du morceau précédent.


 

2ème Livre

Menuet en rondeau
En illustration de la table d'agrément accompagnant ce recueil, est jointe une petite pièce intitulée Menuet en rondeau qui est important pour l'art de jouer sur le clavier. Il ne comporte curieusement pas d'ornement et anticipe sur l'écriture et la sonorité du piano.

SUITE EN MI

Allemande
La Suite en mi s'ouvre par une Allemande, proche de François Couperin (dans son 17e ordre) de par son allure ample, caractéristique de cette danse, mais son thème très développé n'a plus rien de commun avec celle du premier livre.

Courante
La Courante très ornementée est quant à elle conçue comme la Courante du livre précédent, avec des valeurs pointées et un rythme à 3/2.

1ère et 2e Gigue en rondeau
Deux Gigues en rondeau remplacent la traditionnelle sarabande. Dans la première, Rameau puise son inspiration d'une chanson populaire, « Au bon roi Dagobert ». La seconde Gigue n'est pas en reste avec son allure champêtre et ses couplets typés et variés.

Le Rappel des Oiseaux
Le Rappel des Oiseaux écrit à deux voix, joue sur le décalage des syncopes évoquant le rassemblement bruyant d'oiseaux qui pépient entre eux.

1er et 2e Rigaudon
Le 1er Rigaudon proviendrait du Théâtre de la Foire pour lequel Rameau a écrit de la musique de divertissement. C'est un dialogue de voix qui entrent en canon. Il est suivi d'un second Rigaudon dont le dessus trace un dessin inverse à celui du premier. Il correspond à une variation suivi d'un double qui l'imite.

Musette en rondeau
La Musette en rondeau jouée « tendrement », autrement dit de façon modérée, comporte une basse dans le ton de mi parfois scindée en deux parties mélodiques. Elle comprend trois reprises encadrant un refrain champêtre.

Tambourin
Le Tambourin, une des pièces les plus populaires de Rameau, également en rondeau, complète admirablement la Musette, dont l'écriture l'imite quant aux trois reprises autour du refrain. Ces deux pièces, probablement issues du Théâtre de la Foire, ont été reprises dans l'opéra Les Fêtes d'Hébé (1739).

La Villageoise. Rondeau
La Villageoise est une gavotte en rondeau dotée d'un mélange de temps légers alternés avec des temps plus lourds. Il s'agit sans doute du portrait d'une femme d'une grande simplicité qui s'achemine peu à peu vers une assurance progressive, qu'illustre un style plus élaboré dans les couplets du morceau.

 

SUITE EN RÉ (2ème livre)

Les Tendres Plaintes. Rondeau
La Suite en ré débute par un rondeau intitulé Les Tendres Plaintes dont l'effet mélancolique est obtenu par le dégagement du troisième temps des liaisons notées à la main gauche. Rameau orchestra cette pièce dans son opéra Zoroastre, avec une ornementation différente de celle qu'il avait confiée à la main droite.

Les Niais de Sologne
La pièce Les Niais de Sologne est tirée d'un air populaire en rondeau, au thème identique pour le refrain et les couplets ; elle a un aspect volontairement lourd. Ce morceau, qui sera orchestré dans l'opéra Dardanus, est suivi de deux variations saisissantes : la première comporte un thème en triolets de croches à la main droite, qui se superpose aux croches égales à la main gauche. La seconde, extrêmement virtuose, joue sur l'opposition entre les doubles-croches à la main gauche et les simples croches à la main droite.

Les Soupirs
Les Soupirs, sous-titrés « tendrement », est parsemé de nombreux silences et de syncopes imitant une personne émue qui a du mal à contenir les soubresauts qui l'assaillent.

La Joyeuse
La Joyeuse sert de contraste à la pièce précédente : elle est gaie et rapide. Elle adopte la forme du rondeau et déploie allègrement des gammes descendantes qui se poursuivent aux deux mains.

La Follette
Dans le même esprit, La Follette est un rondeau joyeux écrit dans un rythme de gigue brisée par des trilles qui déséquilibrent volontairement l'allure de la pièce.

L'Entretien des Muses
L'Entretien des Muses rappelle d'emblée le style poétique de Couperin. Elle voit sa mélodie, d'une dimension exceptionnelle, confiée au médium de l'instrument, ce qui accroît l'impression d'une méditation ininterrompue. Rameau en reprendra les premières mesures dans son opéra Les Fêtes d'Hébé.

Les Tourbillons. Rondeau
Les Tourbillons est un rondeau descriptif qui dépeint, comme l'a écrit Rameau lui-même à Houdar de la Motte, « les tourbillons de poussière excités par de grands vents ». Alors que le refrain paraît innocent, l'écriture des couplets crée la surprise avec des gammes et des arpèges montants et descendants, figurant les coups de vent violents qui balayent les feuilles en les faisant tournoyer sur elles-mêmes.

Les Cyclopes. Rondeau
La pièce suivante, Les Cyclopes, est un véritable morceau de bravoure, annonciateur de l'orchestre d'opéra. La forme traditionnelle du rondeau cède la place à un allegro de style sonate avec l'utilisation de batteries et de notes piquées, proches du style de Scarlatti, pour mieux marquer les coups portés sur l'enclume. Quant à la main gauche très virtuose, des sauts d'intervalles de 13e évoquent les gestes brutaux des Cyclopes maîtrisant la matière en incandescence.

Le Lardon
Miniature presqu'insignifiante, Le Lardon est le type même du morceau destiné au débutant. C'est pourtant le thème de ce petit menuet, qui comporte des batteries construites de façon humoristique auxquelles répond un passage legato naïf, qu'utilisera Paul Dukas dans son hommage à Rameau pour ses Variations, Interlude et Finale.

La Boiteuse
Deuxième miniature qui achève cette suite, La Boiteuse évoque une personne affectée par une claudication bien imitée par son rythme ternaire et l'accent porté sur le premier temps.

 

SUITE EN LA

La Suite en la débute par des danses traditionnellement présentes dans les recueils de clavecin.

Allemande
L'Allemande d'une écriture extrêmement fournie, reprend le thème de celle au début du livre de 1706, mais amplifiée par des phrases plus longues et de grands traits de doubles-croches mêlés à des fluctuations incessantes entre les modes majeur et mineur.

Courante
La Courante rappelle aussi celle du livre de 1706 avec ses quartes montantes à la main droite très dynamiques, lui conférant un rythme bondissant éloigné de la danse pure.

Sarabande
La Sarabande s'inspire, en dépit des notes inversées, de la 2e Sarabande du premier livre, tout en y ajoutant un caractère majestueux avec ses arpèges luthés au milieu de la deuxième partie, ainsi qu'une superbe marche harmonique. Rameau l'orchestrera dans son opéra Zoroastre.

Les Trois Mains
Avec Les Trois Mains, Rameau donne l'illusion d'une troisième main par le croisement des mains et les sauts de la main gauche dans le registre supérieur du clavier par-dessus la main droite.

Fanfarinette
Fanfarinette, sans doute un diminutif de fanfaronne, malgré son titre affectif, cache mal un aspect martial appuyé et sa parenté avec la Gigue du deuxième recueil.

La Triomphante
La Triomphante est un rondeau dont le thème repose sur des accords parfaits et des gammes qui lui donnent une allure opératique, dans lequel Rameau crée la surprise avec un effet harmonique au deuxième couplet.

Gavotte
La Gavotte comporte un thème orné comme s'il était joué au luth et rappelle un air populaire que Rameau a pu entendre dans sa Bourgogne natale. Cette pièce qui rappelle l'Air écrit par Haendel dans sa troisième suite de clavecin de 1720, donne lieu à six variations (ou « doubles ») d'une intensité et d'une virtuosité grandissantes. Ainsi, dans le premier double, le thème est confié à la main gauche, tandis qu'une ligne continue de doubles croches est confiée à la main droite. Dans le deuxième double, c'est exactement l'inverse, tandis que dans le troisième double, le thème est confié aux parties de dessus et de basse, pendant que la variation se déroule dans le registre medium du clavier partagé entre les deux mains. Le quatrième double évoque plus Scarlatti avec ses notes répétées confiées aux deux mains. Le cinquième double voit le thème noyé dans les arpèges et les doubles croches à la main droite, tandis que dans le sixième, la main gauche se voit confier des sauts d'octaves avec notes répétées entre tierces et quintes dans une virtuosité extrême.


 

SUITE EN SOL

Les Tricotets. Rondeau
La Suite en sol suite débute avec Les Tricotets, qui est un rondeau au style luthé et dont le titre se justifie par l'ambiguïté liée à la superposition des rythmes 3/4 et 6/8.

L'Indifférente
L'Indifférente, écrite en duo, a une allure singulière avec ses croches confiées aux deux mains dans un mouvement uniforme et sans accent malgré le passage de quelques modulations.

1er et 2e Menuet
Les deux Menuets majeur et mineur, comportent la même cellule rythmique basée sur des syncopes sur le premier temps. Ces deux danses seront reprises par Rameau, pour le premier dans son opéra Castor et Pollux, et pour le second dans la Princesse de Navarre.

La Poule
La Poule est une pièce descriptive célèbre dans laquelle Rameau s'est amusé à noter lui-même, sous le thème composé de cinq croches répétées suivies d'un arpège : « co co co co codai ». Cette cellule est ensuite amplifiée et transformée avec le martèlement d'accords et d'arpèges déchaînés conférant au morceau une puissance tragicomique.

Les Triolets
Les Triolets par contraste, est une pièce tranquille qui rappelle l'Indifférente dans son déroulement doux et paisible.

Les Sauvages
Les Sauvages, célèbre rondeau au rythme composé de sauts mélodiques en arpèges, est comme la Musetteet le Tambourin un témoignage émouvant des pièces écrites par Rameau pour le Théâtre de la Foire. L'exotisme transparaît dans le deuxième couplet aux effets harmoniques volontairement rudes. Il connaîtra la gloire avec son orchestration dans l'opéra Les Indes galantes, en faisant intervenir des solistes et un chœur dans une danse intitulée Danse pour le calumet de la paix suivie d'un Air pour les Sauvages.

L'Enharmonique
L'Enharmonique, sous-titré « gracieusement », est une pièce savante où Rameau fait montre d'une écriture audacieuse, mais n'est pas dépourvue de mélancolie. Avec cette pièce, il tente de mettre en pratique la théorie du genre enharmonique alors à la mode.

L'Égyptienne
L'Égyptienne, qui désigne une gitane, finit le recueil, et rappelle, comme Les Sauvages,  le Théâtre de la Foire avec son rythme agité et ses traits de virtuosité en tout genre, transportant l'auditeur dans un style proche de celui de Domenico Scarlatti.

[Patrick Florentin]

Dans son volume de mars 1741, le Mercure de France annonça la parution d'un nouvel ouvrage de Rameau intitulé Pièces de clavecin en concerts avec un violon ou une flûte, et une viole ou un deuxième violon.L'incursion de Rameau dans ce répertoire instrumental pour lui inédit se situe entre deux périodes d'intense activité créatrice. Ses opéras Dardanus et Les Fêtes d'Hébé viennent d'être créés à l'Académie royale de musique (1739) et, une fois ce recueil publié, Rameau se remet à l'ouvrage pour effectuer des modifications lors des reprises d'Hippolyte et Aricie (1742) et des Indes galantes (1743), puis pour réécrire presque totalementDardanus redonné dans une nouvelle version (1744). Séduit par les Pièces de clavecin en sonates avec accompagnement de violon de Mondonville parues vers 1738, Rameau voulut enrichir à sa manière, avec la publication de ce recueil, le répertoire du clavecin concertant en y ajoutant d'autres instruments. De plus, l'utilisation d'un titre pour chaque pièce – à la différence de Mondonville – permit à Rameau de donner un éclairage biographique sur ses vingt premières années passées à Paris. Le compositeur, définitivement installé dans la capitale, voulut ainsi rendre un hommage appuyé à ses protecteurs, à ses élèves et aux artistes qu'il avait pu côtoyer et apprécier au Théâtre de la Foire et à l'Opéra. Le succès de ces pièces fut tel qu'un retirage fut entrepris dès 1752 et qu'une édition anglaise vit le jour chez Walsh en 1750.

PREMIER CONCERT (RCT 8)

La CoulicamRondement
D'allure martiale, La Coulicam fait référence à l'ouvrage écrit par Du Cerceau intitulé : Histoire de la dernière Révolution de Perse (1728) réédité avec la contribution de De Claustre sous le nouveau titre : Histoire de Thamas Kouli-Kam, roi de Perse (1740). Ce personnage, qui a réellement existé, renversa son roi pour placer sur le trône le petit-fils de ce dernier, Abbas III, tout en s'octroyant le titre de Régent, avant de détrôner celui-ci et devenir lui-même roi de Perse en 1736. Lors de la réédition des Pièces de clavecin en concerts (1752), un exemplaire comportait la correction manuscrite La Koulicam, ce qui fait taire la rumeur selon laquelle le titre de la pièce serait l'anagramme de « l'ami cocu ».

La LivryRondeau gracieux
Louis Sanguin (1679-1741), comte de Livry, fut un personnage proche du pouvoir : 1er Maître d'hôtel de la Maison du roi Louis XIV, Capitaine des Chasses de la forêt de Livry et de Bondy (1724) puis Lieutenant général des armées (1731). Grand amateur d'art et de théâtre, il était le protecteur de l'auteur dramatique Alexis Piron que Rameau rencontra à son arrivée à Paris en 1722. Piron permit à Rameau de se faire connaître en écrivant la musique de ses divertissements joués au Théâtre de la Foire ou à la Comédie Française, et en fréquentant les salons du comte de Livry dans son château du Raincy. Ce portrait, qui en rappelle le souvenir, n'est pas un hommage funèbre, comme on peut le lire parfois, puisque le comte ne s'éteindra que le 3 juillet 1741, après la publication du recueil. Il faut ajouter que Rameau reprit cette pièce dans son opéra Zoroastre (1749), devenueGavotte en rondeau gracieux sans lenteur. Par ailleurs, comme L'Indiscrète, Rameau adaptera cette pièce pour clavecin seul.

Le VézinetGaiement, sans vitesse
Cette pièce fait référence, comme les précédentes, à un homme d'armes illustre. Adrien-Maurice duc de Noailles (1678-1766), Gouverneur et Capitaine des Chasses de Saint-Germain, Maréchal de France (1734) fut également le premier protecteur du compositeur Jean-Joseph Mouret. La forêt du Vésinet lui fut donnée en 1721 ; il la fit défricher pour y établir des jardiniers, des laboureurs et des vignerons regroupés autour de la « Ferme du Vésinet » sur les bords de Seine en contrebas de la terrasse de Saint-Germain. À l'instar de Couperin évoquant les villages de Bagnolet, Taverny ou encore Choisy, Rameau semble se remémorer cet endroit campagnard proche de Paris dans lequel il a peut-être pu goûter des moments musicaux agréables.

DEUXIÈME CONCERT (RCT 9)

La LabordeRondement
Lors de la publication de ce recueil, Jean-Benjamin de Laborde (1734-1794) avait alors sept ans. Fils d'un banquier et fermier-général, passionné dès son plus jeune âge par la musique, il était l'élève en composition de Rameau. Auteur précoce, il aurait donné à entendre sa première œuvre lyrique La Chercheuse d'oiseaux à quatorze ans (1748). Toutefois, d'après Charles Collé, Rameau aurait dit à propos de Laborde qu'« il est très savant en musique, mais il n'a ni génie ni talent ». Il est évident que ce jugement sévère a été prononcé par le compositeur après la dédicace de cette pièce à son élève. Grimm, peu enclin à donner raison à Rameau, partage pourtant le même point de vue lorsqu'il écrit : « Après Rameau, vous paraissez Laborde ; quel successeur, miséricorde ! Laissez mes oreilles en repos. ». À noter tout de même qu'Antoine Forqueray lui dédiera une Allemande dans ses Pièces de viole.

La BouconAir, gracieux
Anne-Jeanne Boucon (1708-1780), fille d'Étienne Boucon, agent de change parisien et mélomane, passait pour une admirable claveciniste. Elle se produisait notamment dans les salons de Pierre Crozat, autre grand mécène. Il est possible que Rameau, une fois installé à Paris, l'ait eue comme élève et qu'il ait apprécié de l'entendre jouer du clavecin. Également dédicataire d'œuvres de Barrière et de Duphly, Mademoiselle Boucon épousa Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville en 1747 et fut immortalisée près de son clavecin par Maurice Quentin de La Tour dans un célèbre pastel.

L'AgaçanteRondement
D'après le Dictionnaire de Trévoux, agacer signifier « exciter par des regards, par des manières attrayantes... pour s'attirer l'attention de quelqu'un qui ne déplaît pas ». Le terme actuel équivalent serait « l'aguicheuse ». Rameau se souviendra à deux reprises de cette pièce réorchestrée sous la forme d'une Musette dans La Princesse de Navarre (1745) puis dans Zoroastre sous le titre d'Entrée d'Indiens et d'Indiennes (1749). CommeL'Indiscrète, Rameau adaptera cette pièce pour clavecin seul.

1er et 2e Menuet
Les Menuets se présentent sous une forme classique mais avec une grâce totalement déliée. Dans l'œuvre lyrique de Rameau, on peut dénombrer pas moins de 76 menuets. Le 2e Menuet sera réutilisé dans Les Fêtes de Polymnie (1745).

TROISIÈME CONCERT (RCT 10)

La LapoplinièreRondement
Par cette pièce mêlant allure compassée et ton volage, Rameau semble saluer le fermier général Alexandre Le Riche de La Pouplinière (1693-1762), son protecteur, qui lui permit de déployer son génie, en l'accueillant chez lui avec sa famille et mettant à sa disposition un orchestre de haut niveau. Piron avait d'ailleurs comparé l'hôtel parisien du fermier général au Parnasse français en ces termes : « Monsieur de La Popelinière s'en était formé un de chair et d'os composé du grand Marmontel, du grand Rameau et de sa femme... Ce n'était qu'apothéose, musique et festins ». À noter que Thérèse Boutinon des Hayes, femme du protecteur de Rameau, était une élève de ce dernier pour le clavecin et l'harmonie.

La Timide1er et 2e Rondeau gracieux
Pour mieux créer un contraste dans les traits de caractère de cette figure, deux menuets composent La Timide : le premier paraît secret et comme replié sur soi ; le second est plus enlevé, comme si le personnage dépeint sortait momentanément de sa réserve. D'après le Dictionnaire de Trévoux, était qualifié de timide, celui qui « est embarrassé de sa personne, et n'ose presque parler ». Rameau reprit le premier menuet dans la seconde version de son opéra Dardanus (1744), sous le titre Air gracieux et un peu vif pour les Plaisirs. CommeL'Indiscrète, Rameau adaptera cette pièce pour clavecin seul.

1er et 2e Tambourin
Cette danse vive, d'origine provençale, exécutée au moyen d'un galoubet tenu d'une main et d'un tambourin frappé de l'autre, fut abondamment utilisée par Rameau dans ses opéras, puisque pas moins de 45 tambourins parsèment son œuvre lyrique. Parmi ceux-ci, le 1er Tambourin provient du prologue de Castor et Pollux (1737), pour ensuite rejoindre le second Tambourin dans la version renouvelée de Dardanus (1744). Brillant exemple de l'art orchestral de Rameau qui n'hésite pas à transformer dans son opéra ces deux pièces pour l'orchestre et le chœur, en l'occurrence dans l'air : «  Chantons tous ! Un sort plus doux tarit nos larmes... ».

QUATRIÈME CONCERT (RCT 11)

La PantomimeLoure vive
Cette pièce étonnante évoque immanquablement le monde de la danse à l'Académie royale de musique. LeMercure de France relate à propos des Fêtes d'Hébé (1739) que la « demoiselle Barberina, jeune danseuse de Parme, qui n'a pas seize ans accomplis, attira un très grand concours par une entrée qu'elle dansa avec beaucoup de grâces, et encore plus de justesse et de légèreté ». En effet, Rameau écrivit pour ce jeune prodige de nouveaux airs de danses, intégrés dans son opéra-ballet, sous le titre d'Airs italiens de la Pantomime. Un beau portrait de Barbara Campanini, dite la Barbarina (1721-1799) par Antoine Pesne perpétue son gracieux souvenir, la montrant en train d'esquisser un mouvement de danse, un tambourin à la main. Ayant en tête les prouesses de la Barbarine, Rameau reprit plus tard cette Pantomime en la plaçant dans le dernier mouvement de l'ouverture de son opéra Les Surprises de l'Amour (1748).

L'IndiscrèteVivement
Ce titre fait référence à une personne « qui ne sait pas garder le secret, qui manque par imprudence, et par étourderie » selon le Dictionnaire de Trévoux. La particularité de cette pièce vient de ce qu'elle requiert un mouvement rapide, alors qu'habituellement le mouvement central de chaque Concertadopte un rythme plus lent que les deux autres qui l'encadrent. De plus, sa place prête à sourire puisqu'elle précède La Rameau. Faut-il y voir un trait d'humour du compositeur ou bien l'évocation d'une personne volubile de son entourage qu'il a voulu immortaliser comme telle ? Comme La Livry, Rameau adaptera cette pièce pour clavecin seul.

La RameauRondement
Par son style, ce portrait se rapproche du concerto. Rameau veut-il y parodier l'écriture italienne avec ses gammes et ses arpèges ascendants, lui qui fut taxé à ses débuts d'italianisme ? Faut-il plutôt y voir une évocation de son épouse Marie-Louise Mangot (1707-1785) ? Selon Hugues Maret, Madame Rameau était pourvue d'« une bonne éducation, un talent pour la musique, une fort jolie voix et un bon goût pour le chant », si bien qu'elle fut l'interprète des opéras de son mari devant la Cour, dont notamment Les Fêtes d'Hébé en 1740. Antoine Forqueray plaça, pour débuter sa 5e Suite des pièces de viole, un portrait de Rameau sous-titré « majestueusement ».

CINQUIEME CONCERT (RCT 12)

La ForquerayFugue
Ce portrait évoque de façon certaine le souvenir d'une brillante famille de musiciens proches de Rameau. En effet, le claveciniste et violiste Jean-Baptiste Forqueray (1699-1782), fils d'Antoine Forqueray (1672-1745), se produisit devant la Cour ainsi qu'au Concert Spirituel, avant de lui succéder comme musicien ordinaire de la Chambre du roi (1742). Veuf de Jeanne Nolson, il épousa en secondes noces au mois de mars 1741 la claveciniste Marie-Rose Dubois, remarquable musicienne qui peut pareillement être la dédicataire de cette pièce fuguée en guise de cadeau nuptial. Mais Rameau peut songer également à Nicolas Gilles Forqueray (1703-1761), cousin de Jean-Baptiste, excellent organiste qui occupa la tribune des orgues de Saint-Eustache à Paris, et qui lui laissa la place sur l'instrument à l'occasion du mariage du marquis de Mirepoix dans cette église (1733). Le sous-titre de « Fugue », qui assez rare dans la production musicale de Rameau, rappelle en priorité l'activité des organistes qu'il a connue durant la première moitié de sa vie. Par ailleurs, la famille Forqueray a inspiré deux autres pièces pour le clavecin : La Forqueray de Duphly et, plus inattendue, La Forcroy de Claude-François Rameau, fils aîné du compositeur.

La CupisRondement
Avec cette pièce, Rameau honore la mémoire d'artistes bruxellois récemment établis à Paris. En premier lieu, la célèbre Marie-Anne Cupis de Camargo (1710-1770), qui dansa lors de la création de son opéra Hippolyte et Aricie (1733), puis fut contrainte de se retirer de la scène sous la pression du comte de Clermont, son protecteur jaloux, pour n'y reparaître qu'en 1741. En second lieu, elle pourrait être un hommage au violoniste et compositeur Jean-Baptiste Cupis (1711-1788), le frère de la Camargo, alors récemment nommé premier violon à l'Académie royale de musique et que François Fétis confond avec un autre Cupis. Le thème gracieux semble d'ailleurs évoquer les pas cadencés de la danseuse au son d'un violon. Rameau réutilisera cette pièce en l'orchestrant délicatement pour son opéra Le Temple de la Gloire (1745) rebaptisé Air tendre pour les Muses.

La MaraisRondement
Autre hommage à une famille de musiciens qu'a côtoyés Rameau, à commencer par Marin Marais (1656-1728), le plus grand violiste de son temps, qui jouait avec ses fils devant le roi Louis XIV. L'un d'entre eux, contemporain de Rameau, Roland Marais (1680-ca 1750), fut l'auteur d'une Nouvelle méthode de musique pour servir d'introduction aux auteurs modernes (1711) et de Pièces de viole publiées entre 1735 et 1738. Ce 5eConcert, à travers ces familles de musiciens, fait ainsi l'éloge, de façon plus marquée que les autres Concerts,aux trois instruments auxquels ce recueil instrumental est consacré : le clavecin (La Forqueray), le violon (La Cupis) et la viole (La Marais).

[Patrick Florentin]

Les Concerts en Sextuor sont l'émanation des Pièces de clavecin en concerts sous la forme d'un arrangement que Rameau n'a pas connu. Issue de la collection Decroix et datée de 1768, cette transcription, conservée à la Bibliothèque nationale de France, est constituée de six Concerts(suites) en cinq parties séparées pour trois violons, un alto et deux violoncelles. L'arrangement souvent maladroit reprend à l'identique la partie de clavecin pour la faire passer d'un instrument harmonique (le clavecin) à des instruments mélodiques (les cordes). Ainsi, en toute logique, la main droite du clavecin est dévolue au 1er violon, la main gauche aux basses, et le violon originel au 2nd violon, mais la partie dédiée à la viole originelle (ou le 2nd violon) est distribuée à un 3e violon qui se retrouve souvent à l'octave des basses ou à l'unisson de l'alto tandis que ce dernier reprend les notes du milieu du clavier, ce qui l'amène à fonctionner fréquemment à l'octave du 2nd violon. Étant donné que la partie de basse se divise en deux voix par moment, le terme non baroque « en sextuor » a été ajouté par Camille Saint-Saëns lors de la publication de cette œuvre dans l'édition monumentale Rameau par Durand (1896). Si les pièces du recueil original ont été toutes transcrites dans le même ordre, il faut signaler que le manuscrit a puisé dans le troisième Livre de pièces de clavecin (1728) quatre nouvelles pièces pour constituer un sixième Concert qui comprend donc La Poule, les deux MenuetsL'Enharmonique et L'Égyptienne. C'est avec ce recueil gravé par l'Ensemble Hewitt (1952) que la première intégrale d'une œuvre de Rameau fut enregistrée au disque.

[Patrick Florentin]

 

 

 

 

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