VICTOR MUSIQUE

 
 


—Los Angeles Times
(extraits) Los Angeles
De Sasabe, Arizona

Le vent soufïïe sur la frontière, dans le sud de l'Ari­zona. Glenn Weyant atout ce qu'il lui faut pour faire de la musique : un archet de violoncelle, un maillet et la clôture de plusieurs centaines de kilomètres qui sépare les Etats-Unis du Mexique.
Sa méthode, comme sa musique, se fonde sur l'improvisation et fait appel à des technologies très simples. Il place un système élec­tronique dans une boîte [de pas­tilles] Altoids, la transformant en micro. Puis il remplit la boîte avec des aimants et la colle sur la clôture. Avec des câbles, il relie la boîte à un amplificateur et à plu­sieurs pédales d'effets (comme celles qu'utilisent les joueurs de guitare électrique, ce qui lui permet de manipuler les sons.
Des broussailles, des mesquites et des rochers blanchis par le soleil lui servent de public. Ils servent aussi parfois d'instruments. "Personne n'a jamais pensé que le mur frontalier pouvait être autre chose qu'un truc pour pour produire des sons envoûtants, parfois éthérés, dans une région qu'il qualifie de "zone militarisée de facto". "Je suis un déconstructionniste de frontières, poursuit-il. Je veux déconstruire les idées toutes faites. Ce que je dis, c'est qu'il ne faut pas avoir peur du mur. Il n'y a rien à craindre."
Originaire du New Jersey, il s'est installé à Tucson il y a dix-neuf ans. A l'époque, une grande partie de la frontière dans le sud de l'Arizona consistait en une haie de barbe­lés. La clôture semblait frappée d'interdit. Weyant ne savait pas s'il pouvait seulement la toucher. Mais bien que les gens aient ten­dance à rester loin de la clôture - du moins côté nord -, il n'est pas illégal d'y toucher.
Weyant a toujours été attiré par les sons insolites : lorsqu'il était enfant, il adorait écouter la mélo­pée du ventilateur de son grand-père. Un jour, en 2005 - alors que les inquiétudes sur l'immigration clandestine et le terrorisme étaient de plus en plus fortes -, il a décidé de savoir quels sons la clôture pou­vait produire. "C'était un symbole de peur et de répulsion. Je voulais en faire quelque chose d'autre, un instrument permettant aux gens qui étaient de chaque côté de communiquer.
A Nogales, il a joué sur une palissade faite de modules de piste d'atterrissage pour hélicoptère, produisant parfois un staccato. Il était accompagné par le bruit des oiseaux et celui des voitures et des gens qui franchissaient le poste-frontière. A Sasabe, il a obtenu un grincement délicat en frottant un archet de violoncelle sur les câbles de sommiers rouilles tendus entre les poteaux par les fermiers pour empêcher leurs bêtes d'aller vaga­bonder au Mexique. Le résultat, dit-il, a été superbe.
Concert privé. Weyant est plus intéressé par la création d'effets que de mélodies. Ses morceaux donnent parfois l'impression d'avoir été joués par des carillons à vent ou en soufflant dans le goulot d'une bouteille. Certains ressemblent à une suite de gémissements, de siffle­ments ou de cliquetis, d'autres font penser au chant des baleines ou à un enregistrement d'ambiance sur une cassette de relaxation new âge.
"Ces sons sont décrits par cer­taines personnes comme ressemblant à un bruit d'ongles sur un tableau noir, poursuit Weyant. Us peuvent tombent par hasard sur Weyant en train de jouer le regardent parfois de loin, n'étant pas sûrs de ce qu'il est en train de faire. D'autres s'ap­prochent et certains restent même pour un concert privé.
"Comment rendre l'inhumain humain", peut-on lire dans un com­mentaire d'une vidéo de Weyant sur YouTube. "Bravo ! Magnifique. Inspirant." Pour cet enregistrement, Weyant n'a que rarement touché le mur, il a principalement amplifié les sons que le vent créait en souf­flant entre les rochers et à travers la clôture. A un moment, il a donné plus de force aux sons en jouant du violoncelle coiffé d'un masque de zèbre. Ses méthodes défient sou­vent toute explication. Une autre fois, il a utilisé un appeau à orignal et soufflé dedans près de la clôture.
Les agents qui patrouillent le long de la frontière le laissent géné­ralement tranquille. "Je suis un homme blanc qui joue de la musique sur le mur de la frontière, dit-il. J'ai conscience d'être un privilégié." Certains agents l'ont salué avec une curiosité amicale. "Pourquoi jouez-vous sur un mur ?" lui a demandé l'un d'eux. Un autre a appelé ses supérieurs par radio : "Il y a un type qui fait de la musique avec le mur. Il a le droit défaire ça ?" D'autres l'ont mis en garde contre les gens qui se trouvent du côté sud de la clôture. "Ils jettent des pierres, vous savez", l'a-t-on prévenu. "En géné­ral, dit Weyant, lorsque vous jouez dans une salle, il n'y a pas d'hommes armés qui vous regardent ni de type qui vous dit que les gens de l'autre côté veulent vous faire du mal." Mais il n'a jamais eu de rencontre dange­reuse avec quiconque d'un côté ou de l'autre de la clôture.
Ancien professeur de journa­lisme, aujourd'hui père au foyer, Weyant se rend à la frontière dès qu'il le peut, souvent une fois par mois. Il a donné des conférences sur sa musique dans diverses uni­versités et collaboré avec des musi­ciens qui ont incorporé ses "sons de la frontière" dans leurs œuvres. 11 vend ses compositions entre 99 cents et 500 dollars [de 73 centimes d'euro à 365 euros] et a fait don de certaines à des associations huma­nitaires. Il les rend disponibles sur son site web, SonicAnta, et poste aussi des vidéos sur YouTube.
Récemment, par un après-midi de tempête, il est allé à la frontière près de la petite ville de Sasabe, à une centaine de kilomètres au
Sud ouest de Tucson. Derrière lui, de longues herbes desséchées dansaient dans le vent. Le pic de Baboquivari
s'élevait au-des­sus de sa tête. Cette formation rocheuse sert parfois de boussole aux migrants qui entreprennent la traversée clandestine vers le Nord. Des bouteilles d'eau écra­sées, des boîtes de conserve et des sacs en plastique jonchaient le désert, pour partie des détri­tus laissés par les migrants qui viennent du Mexique. Weyant a déjà joué avec ces déchets, en les frottant ou en les tapant sur la clôture. Il dit que le mur fronta­lier est un bon endroit pour faire de la musique parce qu'il est hanté par des histoires. "Des centaines de personnes sont mortes sur ce tronçon, poursuit-il. D'où venaient-elles ? Du Guatemala ?" Des traces de mains poussiéreuses marquent la patine touillée de la clôture. "Etait-ce un enfant qui a essayé de sauter par­dessus ? demande-t-il. Il y a beau­coup d'histoires ici, quelque chose de vraiment magnétique."
Frontière fortifiée. Les habitants du sud de l'Arizona ont assisté ces dernières années à un renforce­ment de la sécurité à la frontière. Ils ont vu des pans entiers de la clôture se transformer en hautes structures fortifiées qui tatouent le désert de Sonora. Mais rares sont ceux qui ont "entendu" la méta­morphose de la frontière. Weyant, lui, l'a entendue. Les sons, comme le mur lui-même, sont souvent plus durs qu'auparavant.
Après les attentats du 11 sep­tembre 2001, une clôture faite de colonnes d'acier séparées de quelques centimètres les unes des autres a été érigée près de Sasabe. Weyant tape l'une de ces cen­taines de colonnes qui émergent du désert en formation militaire. Ces cylindres sont remplis d'une sorte de pâte et ne sont pas intéres­sants pour jouer, dit-il. Il tape à nouveau, provoquant un bruit sourd. "Ces trucs sonnent mort", juge-t-il.
Il marche le long de la clôture, devant les colonnes, jusqu'à en trouver une sur laquelle il a déjà joué plusieurs fois. Il la tapote de haut en bas avec la main, cher­chant un endroit qui résonne. Il colle sur la colonne sa boîte d'Alois reliée à l'ampli. Il a trouvé un vieux bout de l'ancienne haie de barbelés et fait glisser l'archet de violoncelle dessus.
Le vent continue de souffler.
Weyant arrête de jouer. Les rafales passent à travers la cloture. On croirait entendre un coyote hurler.

Cindy CarcamoCourrier international M 03183 N) 1216fevrier 2013